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Assassinat prémédité
Je suis un livre et je viens de mourir. Dans d'atroces souffrances et dans une incompréhension totale, mais surtout de manière très sotte et ridicule. Je me rends maintenant compte à quel point ma mort était pathétique... vraiment. C'est presque si j'ai plus souffert de mon humiliation (car il s'agissait vraiment d'une humiliation !) que des blessures que l'on m'a infligé. Non, vraiment, aucun livre ne devrait connaître une fin pareille, c'est vraiment trop risible. Ca fiche un coup dans mon amour-propre. Enfin... Il me semble que vous attendez mon histoire. Car si je prends plaisir à faire ce charmant monologue, c'est surtout pour vous raconter l'histoire de ma vie qui tient en deux mots : courte et ennuyeuse. Mis à part ma mort qui, elle, est un tournant assez spécial de ma fugace existence. Mais je vais vous raconter les deux, je vais remplir ma fonction de livre : raconter. Enfin, c'était ma fonction, plutôt, vu que je suis mort. Alors, cher lecteur, j'ai l'honneur et la joie de me dévoiler grâce à mes maîtres-mots (au sens littéral du terme). Pour avoir l'air encore plus pathétique que je ne le suis, permettez-moi de revenir en arrière...
Flash back :
Je venais d'être très récemment mis en forme, comme la plupart de mes frères et collègues, lorsque je suis arrivé dans une petite librairie. Tout jeune roman que j'étais, courageux, aventureux et fougueux, j'avais fui cette librairie de quartier pour me réfugier sur une étagère poussiéreuse. Bon, ok, j'avoue, je n'étais ni courageux, ni aventureux et encore moins fougueux, mais que voulez-vous, il faut bien que j'essaye de donner de l'intérêt et pourquoi pas encore plus de pathétique à mon histoire, non ? En plus, avouez que sans cela vous seriez mort d'ennui dès la première ligne. Bref, je continue mon récit. J'étais là, donc, sur cette étagère de bois d'une chambre presque toujours inanimée, serré entre deux autres volumes qui, je dois dire, sentaient les années d'enfermement et d'immobilité. Et la poussière, aussi, beaucoup. A ce moment-là, je ne me suis pas plaint : je sentais le neuf, l'encre encore presque fraîche et le papier nouveau, encore bien blanc. Fier d'être le plus jeune ouvrage de l'étagère, je prenais sur moi et attendais patiemment la suite. Un peu comme vous qui attendez la suite de mon histoire.
Je commençais à m'ennuyer très sérieusement lorsque, pour la première et unique péripétie de ma vie d'assemblage de feuilles de papier, j'avais été choisi par une main douce et volontaire. Une lectrice d'âge moyen, encore jeune même, passionnée ou tout simplement curieuse, probablement attirée par la couleur pâle de ma couverture ou par le titre que l'on m'avait conféré, m'avait tiré d'entre les deux autres vieux romans après avoir effleuré chaque dos du bout de ses doigts. J'étais tellement heureux de ne plus avoir cette fonction d'objet de décoration, là-haut sur mon perchoir monotone ! La jeune fille caressait ma couverture, un sourire aux lèvres. J'avais même perçu son impatience à découvrir ce que je renfermais dans mon corps de papier et d'encre. Quand enfin elle s'était installée, je m'étais senti frémir sous ses doigts lorsqu'elle avait tourné les premières pages. Ma joie d'être lu était à son paroxysme lorsqu'elle a décidé de me reposer un moment afin de reprendre sa lecture plus tard. Elle ne pouvait certainement pas tout lire d'une seule traite. C'est alors que, pour la première fois, j'ai pu renfermer un marque-pages dans mon océan de mots et de phrases. Ca faisait tout drôle, mais j'y pensais à peine. La lectrice m'avait abandonné sur la table basse du salon. Bon, ça reste un acte banal, guère intéressant. Mais la suite arrive. Je dois cependant dire que, sur le coup, j'ai pensé très fortement que c'était bien plus agréable d'être sur cette table basse que sur l'étagère de la chambre. En vérité, je me suis leurré.
Je ruminais encore mes sombres pensées lorsque j'ai été tiré de ma pseudo-déception par une paire de mains saboteuses et potelées. Des mains fortes, très jeunes, enfantines, maladroites. Des mains qui me tenaient fermement et qui avait malencontreusement fait tomber le marque-page au sol. Des mains qui, ne sachant vraiment que faire de ma pauvre personne, m'avait amené à la rencontre d'une bouche édentée et pleine de bave (car ce ne pouvait être de la salive, non, non, c'était bien trop bestial pour cela)... J'étais dégoûté, j'en grimace encore, d'ailleurs. C'est alors que je me suis senti hurler, on m'arrachait le corps. On me secouait dans tous les sens, les pages ne pouvant résister à toute cette violence animale qui me balançait au sol, contre la table ou même contre le mur. On me mâchait, aussi, mes feuilles devenaient molles, pleines de bave, l'encre coulait, bavait, elle aussi, en harmonie avec le bambin hystérique. On me griffait, battait, déchirait, balançait, mâchait, piétinait, retournait, que sais-je encore ? Je crois avoir enduré les pires tortures. J'étais en miettes, tout simplement. Il m'a semblé avoir entendu crier la jeune fille envers son jeune frère qui continuait à me tordre dans tous les sens, à me mettre en confettis, tout en riant aux éclats. Oui, elle a bel et bien crié et corrigé le garnement. Mais c'était trop tard.
J'ai fini ainsi, oui. Broyé, éventré, déchiré... mort, en somme. Par un enfant à peine né en plus ! Quand je vous disais que ma mort était pathétique. A la limite du comique même. L'intrigue de ma vie, comme vous avez pu le constater, aura par ailleurs été peu intéressante, il n'y avait aucun suspens. Personne n'aura eu le temps de finir de me lire... Même pas cette douce et honnête jeune fille aux doigts si délicats. Ainsi, je vous quitte sur une pensée : je suis sûr que cet assassinat avait été prémédité !
Je commençais à m'ennuyer très sérieusement lorsque, pour la première et unique péripétie de ma vie d'assemblage de feuilles de papier, j'avais été choisi par une main douce et volontaire. Une lectrice d'âge moyen, encore jeune même, passionnée ou tout simplement curieuse, probablement attirée par la couleur pâle de ma couverture ou par le titre que l'on m'avait conféré, m'avait tiré d'entre les deux autres vieux romans après avoir effleuré chaque dos du bout de ses doigts. J'étais tellement heureux de ne plus avoir cette fonction d'objet de décoration, là-haut sur mon perchoir monotone ! La jeune fille caressait ma couverture, un sourire aux lèvres. J'avais même perçu son impatience à découvrir ce que je renfermais dans mon corps de papier et d'encre. Quand enfin elle s'était installée, je m'étais senti frémir sous ses doigts lorsqu'elle avait tourné les premières pages. Ma joie d'être lu était à son paroxysme lorsqu'elle a décidé de me reposer un moment afin de reprendre sa lecture plus tard. Elle ne pouvait certainement pas tout lire d'une seule traite. C'est alors que, pour la première fois, j'ai pu renfermer un marque-pages dans mon océan de mots et de phrases. Ca faisait tout drôle, mais j'y pensais à peine. La lectrice m'avait abandonné sur la table basse du salon. Bon, ça reste un acte banal, guère intéressant. Mais la suite arrive. Je dois cependant dire que, sur le coup, j'ai pensé très fortement que c'était bien plus agréable d'être sur cette table basse que sur l'étagère de la chambre. En vérité, je me suis leurré.
Je ruminais encore mes sombres pensées lorsque j'ai été tiré de ma pseudo-déception par une paire de mains saboteuses et potelées. Des mains fortes, très jeunes, enfantines, maladroites. Des mains qui me tenaient fermement et qui avait malencontreusement fait tomber le marque-page au sol. Des mains qui, ne sachant vraiment que faire de ma pauvre personne, m'avait amené à la rencontre d'une bouche édentée et pleine de bave (car ce ne pouvait être de la salive, non, non, c'était bien trop bestial pour cela)... J'étais dégoûté, j'en grimace encore, d'ailleurs. C'est alors que je me suis senti hurler, on m'arrachait le corps. On me secouait dans tous les sens, les pages ne pouvant résister à toute cette violence animale qui me balançait au sol, contre la table ou même contre le mur. On me mâchait, aussi, mes feuilles devenaient molles, pleines de bave, l'encre coulait, bavait, elle aussi, en harmonie avec le bambin hystérique. On me griffait, battait, déchirait, balançait, mâchait, piétinait, retournait, que sais-je encore ? Je crois avoir enduré les pires tortures. J'étais en miettes, tout simplement. Il m'a semblé avoir entendu crier la jeune fille envers son jeune frère qui continuait à me tordre dans tous les sens, à me mettre en confettis, tout en riant aux éclats. Oui, elle a bel et bien crié et corrigé le garnement. Mais c'était trop tard.
J'ai fini ainsi, oui. Broyé, éventré, déchiré... mort, en somme. Par un enfant à peine né en plus ! Quand je vous disais que ma mort était pathétique. A la limite du comique même. L'intrigue de ma vie, comme vous avez pu le constater, aura par ailleurs été peu intéressante, il n'y avait aucun suspens. Personne n'aura eu le temps de finir de me lire... Même pas cette douce et honnête jeune fille aux doigts si délicats. Ainsi, je vous quitte sur une pensée : je suis sûr que cet assassinat avait été prémédité !
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